Here We Are Écriture Thérapeutique

Misophonie.

6 octobre 2021

— Qu'est-ce que tch'as ?

Ma main pianota nerveusement le rebord de la table du restaurant dans lequel nous étions. Mon malaise allait en s'amplifiant. Je serrai les dents pour essayer de me calmer. Peine perdue.

— T'es tout crispé. T'as quoi exactement ? demande-t-elle en jetant violemment sa fourchette dans son plat.

Erreur. Le son strident et son écho me parvinrent à l'oreille comme un coup de massue. Mes yeux plissèrent. Mes poings se formèrent. C'était trop dur à supporter mais je devais tenir. Je devais aussi répondre à sa question.

J'ouvris grand la bouche et la refermai aussitôt. Les chances qu'elle comprenne mon trouble étaient minimes. Et j'étais trop maladroit pour formuler correctement mon mal être. Je faisais mine d'aller bien mais si je ne sortais pas de ce restaurant tout de suite, j'allais commettre un meurtre.

Je me levai précipitamment de ma chaise et sans un regard derrière moi, sortit de l'établissement. Une fois sorti, je frottai mes deux mains l'une contre l'autre et soupirai. J'avais envie de pleurer. Ça ne pouvait plus continuer comme ça. 

Je sortis de l'une des poches du pantalon de ma veste mes écouteurs déjà connectés à mon IPod. Je mis en marche l'appareil en sélectionnant la Playlist "Détente" et mis le volume au maximum. Je devais désintoxiquer mon cerveau des sons de tout à l'heure. Et surtout ne plus y penser.

Peine perdue. J'avais trop forcé cette fois. J'aurais dû décliner cette invitation. Les bruits de mastication, de vaisselles qui s'entrechoquent, de fourchettes qui tombent et les échos de voix emplissent mon cerveau alors que je tente de les repousser.

Ils enflent, enflent à mes oreilles, sans que je ne puisse écouter la musique qui se diffuse pourtant dans les écouteurs.

En marchant, je suis tellement obnubilé par cette recherche de paix que je n'arrive pas à éviter l'homme qui vient en marchant furieusement vers moi. Nos épaules s'entrechoquent et sa réaction ne tarde pas. Il se retourne vivement et dans des gestes théâtraux me dit quelque chose que je n'entends pas. Je vois ses lèvres bouger et son expression faciale colérique mais ça ne m'émeut pas. 

Les sons reviennent. Je pose ma main contre mes oreilles malgré les écouteurs, en espérant qu'ils disparaissent et soudainement c'est le silence. Ou le quasi-silence. Je n'entends plus que la musique.

Soulagé, je baisse la tête à l'encontre de mon interlocuteur et continue ma marche, détendu, enfin.


— T'es parti comme un fou furieux tout à l'heure. J'ai dû régler l'addition. Tu m'expliques ce qui s'est passé ?

Je passe une main sur mon visage. Comment dire ? Je... je crois que j'ai une idée !

— Jade, puis-je te demander un service ?

— Est-ce qu'il est en lien avec ma question ?

— Oui.

— Bon d'accord. Quel est ce service ?

Allait-elle pouvoir comprendre ? N'allait-elle pas me juger ? J'étais perdu. Mais je m'étais lancé alors je devais assumer jusqu'au bout.

— Allume ton ordinateur et entre dans ton navigateur. Je reste en ligne.

— Euh OK.

J'attendis qu'elle s'exécute patiemment.

— C'est bon. Qu'est-ce que je fais ensuite ?

—Tape Misophonie et lis l'article à haute voix.

J'entendis le bruit des touches du clavier de l'ordinateur puis un silence bref.

— Fortes réactions négatives à l'exposition de sons spécifiques. La misophonie peut déclencher une réaction face à certains sons comme le bruit de gouttes d'eau, la masti....

Elle se tut.

— Pourquoi tu n'as plus continué ?

— Je crois que j'ai compris. Tu es misophone ?

— Oui.

J'étais soulagé. Elle savait maintenant.

— Je suis désolée. Je n'aurais pas dû t'emmener là-bas.

— Tu ne pouvais pas savoir. Je ne t'ai rien dit.

— Ce n'est pas faux mais j'aurais dû deviner que ton mal-être était profond. Désolée.

— Ne t'inquiète pas. Maintenant que tu sais, tu trouveras certains de mes prétextes moins ridicules...

— En effet... Encore désolée... Je suis bouche bée.

Elle rit nerveusement.

— Je suppose que tu ne veux pas m'en dire plus ?

Voulais-je en parler ? Je ne sais pas vraiment.

— Je ne sais pas. On en parle demain?

— D'accord. Bonne nuit Yannick.

— Bonne nuit Jade.

Plouc plouc plouc. Et ça recommence.

Note de l'autrice : petit clin d'oeil aux misophones que je connais. Et à ceux qui viennent de découvrir ce terme, une telle maladie existe. 


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