Here We Are Écriture Thérapeutique

Enceinte.

11 octobre 2021

Trois-cents

Deux cent quatre-vingt dix-neuf

Deux cent quatre-vingt dix-huit

Ce décompte est celui des cinq minutes les plus longues de ma vie. Elles sont peut-être aussi les plus décisives, car à l'issue de ces trois-cents secondes, ma vie prendra un tout autre tournant, notamment dramatique et je me retrouverai peut-être dans un cercle infernal que j'aurais bien cherché.

Qu'est-ce qu'il m'a pris de faire ça?

Pourquoi ai-je été aussi stupide?

Que me coûtait-il d'attendre ?

Telles sont les questions que je me pose.


Je joins mes mains, les unes aux autres, et dans la fièvre du moment, formule la prière la plus désespérée de ma vie.

« Seigneur, fais que ce test soit négatif. Je ne suis pas encore prête à être mère et tu le sais. Seigneur, je sais que j'ai été imprudente et que je n'aurais pas dû. Mais tu sais mieux que moi que si ce test s'avère positif, la vie de ta fille sera foutue. La venue dans le monde de cet enfant sera hypothéquée à cause de mon irresponsabilité et ce sera un péché de plus dans ma liste déjà longue. Seigneur, il est peut-être trop tard, mais je sais que tu peux me rendre ce service. »

Deux-cent seize.

Je ne sais plus ce qui m'a pris. Vraiment pas. J'ai beau fouiller dans les recoins de ma mémoire, je n'arrive pas à identifier le moment exact où tout a dérapé. Comment ai-je pu me laisser influencer, moi qui me croyait indemnisée contre ses tentatives de persuasion pour passer à l'acte ? Et sans protection en plus ? Cette fois, mes hormones ont eu raison de moi. Il m'a probablement piégé. Il s'est probablement débrouillé pour tomber sur ma période fertile pour m'inviter chez lui. Les bougies, la musique, le fait que nous étions seuls, dans cette ambiance propice, a précipité ma chute. Je me déteste pour cela. J'aurais dû garder le contrôle. Peut-être qu'il ne savait pas non plus. Je suis perdue. Il faut juste que ce test soit négatif. C'est tout ce qui importe maintenant. Mettre les responsabilités sur l'un ou l'autre ne changera rien s'il est positif. Nous serions dans cette merde ensemble, et moi encore plus.

Cent quatre-vingt douze

Que diraient mes parents s'ils apprenaient ? Leur fille adorée, leur ange, leur innocente fille, n'était qu'une faible, et très faible humaine ayant cédé à ses pulsions les plus primaires. C'était indigne de la force mentale dont je m'étais armée ces dernières vingt-une années. J'essaie de me consoler en me disant que d'autres sont tombées enceinte bien avant moi et dans des conditions plus dramatiques, mais je ne peux non plus m'empêcher de me concentrer sur mon propre cas. Je n'ai pas pour le moment l'étoffe d'une mère. Je n'envisage pas abandonner mes rêves et mon avenir pour un enfant, mais je devrai m'en occuper s'il est là parce que je sais que pour moi, l'avortement n'est pas une option. Mais s'il pouvait ne pas être là, cela ne me poserait aucun problème. Je reporterai sa venue et serai plus prudente.

Cent deux.

Plus le décompte s'égrène, moins je me sens bien. Mes yeux picotent depuis tout à l'heure et mes larmes ne demandent qu'à sortir. J'essaie de toutes mes forces de les retenir. Pleurer ne va rien changer et je dois faire face à mon destin. Je me résigne face au fait que ce test puisse être positif. 

J'entends des bruits de pas se diriger vers ma chambre. Paniquée, je jette le test dans le premier tiroir de ma commode, le referme puis tire le premier livre que je vois en faisant semblant de le lire.

On toque bientôt à ma porte et celle-ci s'entrebaille : 

— Élise, excuse-moi de te déranger mais je dois te poser une question rapidement.

C'est ma mère. 

J'avale ma salive. Quelle genre de question veut-elle me poser ?

— Tu as vu tes règles ces derniers trois mois ? demande-t-elle sur un ton trop calme pour que je ne m'en inquiète pas.

J'ouvre les yeux comme des soucoupes. Je sens de grosses gouttes de sueur dans mon dos. Il fait soudainement très chaud dans la pièce. Dois-je dire la vérité ou mentir ? Que penseras-t-elle de moi ? Je baisse la tête.

— Non.

Elle ne m'accorde pas un regard de plus et porte son téléphone à son oreille.

— Non. 

— ...

— Oh super, ça veut donc dire que l'implant fonctionne ?

L'implant ? Je tends mon bras gauche et remarque une petite bosse avant mon coude. Je reste stupéfaite, observant le fameux implant.

— ...

— D'accord, je lui dis. Élise, ne t'inquiète pas à propos de tes règles. Elles reviendront peut-être mais pour les trois premiers mois c'est OK.

Elle s'en va et continue sa conversation au téléphone. Je l'entends rire très fort.

Une fois qu'elle a le dos tourné, je me mets à rire. Je me mets à rire comme une folle et à pleurer en même temps au fur et à mesure que mes souvenirs reviennent.

Il y a quatre mois, j'avais eu cette conversation avec ma mère :

— Élise, tu es occupée ?

Je regarde mon téléphone et décide que non.

— Non maman.

— Alors, on peut discuter ?

— Oui maman, évidemment.

Elle entre complètement dans ma chambre, et se fait une place sur mon lit.

— Soulève la moustiquaire là, que je voie ta tête.

Je m'exécute, éteint mon téléphone que je pose à côté de moi.

— Bien. Steve va bien ?

Je tousse. Steve est mon petit-ami. Il vient parfois à la maison et je l'ai dit à maman. Je ne m'attendais pas du tout à ce genre de question venant d'elle.

— Oui, il va bien.

Elle hoche la tête.

— Ce que je vais te dire va peut-être t'offenser ou te choquer, mais c'est pour ton bien. Tu as vingt-et-un an maintenant et malgré les promesses que tu m'as faites, tu as atteint un âge où il serait presque légitime de les rompre. Je n'en sais pas plus sur ta vie sexuelle mais je voudrais que nous prenions des précautions.

— De quoi parles-tu maman ?

— Tu m'avais promis de te concentrer sur tes études et de ne pas laisser un garçon te "détourner".

J'acquiesce d'un mouvement de tête.

— Mais ton Steve là m'a l'air un peu trop sûr de lui. Enfin, je ne sais pas comment l'expliquer mais je dis juste que tu pourrais succomber à tout moment.

— Maman ! 

Je me retiens de lui dire que c'est déjà fait. Elle semble s'en douter.

— Donc nous allons prendre rendez-vous avec mon amie sage-femme qui va nous mettre en contact avec des gens pour te choisir le meilleur moyen de contraception. Une contraception à longue durée. Quand c'est fait, tu peux aller faire tout ton désordre avec lui ou qui tu veux. Je veux juste être sûre que tu ne nous ramène pas de grossesse ici. Tu sais que ton père ne va pas tolérer cela.

Je baisse la tête, me sentant un peu coupable.

— Oui je sais. Merci maman.

— C'est rien. Je sors d'abord. À mon retour, on parlera du reste.


Note de l'autrice : cette fois, je n'ai rien à dire. 

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